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Aude. Vins espagnols : les raisons de la colère (Interview)

Aude. Vins espagnols : les raisons de la colère (Interview)

09/04/2017 – 18h00 Carcassonne (Lengadoc Info) – La crise viticole est bien ancrée dans le département de l’Hérault. Malgré des productions de qualité et une démarche marketing à l’international bien rodée, les viticulteurs font face à une crise installée durablement dans nos terroirs. Une grande manifestation a réuni près de 4000 producteurs à Narbonne le 25 Mars dernier pour protester notamment contre la concurrence déloyale des vins espagnols. Des « contrôles » inopinés ont même été organisés dans le Gard par des viticulteurs en colère.

Lengadoc-Info avait déjà relevé les points noirs du secteur lors du salon international des vins et spiritueux Vinisud 2017. Pour y voir plus clair, nous sommes allés à la rencontre de Jean Philippe Rives responsable de la Coordination Rurale dans l’Aude.

Lengadoc Info: La manifestation du 25 Mars avait pour thème principal l’importation des vins espagnols. Quel est le problème exactement ?

Jean Philippe Rives : Le problème vient de l’importation des vins de table qui vient perturber le marché français, à la fois par la quantité et par le prix. Nous rencontrons un problème de prix à cause de la concurrence déloyale avec les espagnols qui produisent avec des prix de revient qui sont bien inférieurs aux nôtres. Les espagnols ont une législation en matière de vin et en matière de traitements phytosanitaires totalement différente des nôtres, sans parler de la main d’œuvre avec la dérégulation qui leur permet de payer les salariés la moitié, voire le tiers, de ce que ça peut nous couter en France. Ce volume de 7 à 8 millions d’hectolitres de vin qui viennent d’Espagne ont pris la place des vins produits dans le Midi de la France. Aujourd’hui les caves sont pleines, nous sommes à 5 mois des vendanges et je ne vois pas comment nous pourrons écouler tout ça.

Lengadoc Info: A quel moment le consommateur va t’il se retrouver confronté à un vin espagnol qu’il pense être un vin local ?

Jean Philippe Rives : C’est avant tout un problème d’étiquetage. Les BIB (Bag-In-Box NDLR) sont présentés d’une façon où les marques commerciales peuvent prêter à confusion. Le client qui n’a pas d’attirance particulière sur un produit, achète un Merlot ou un vin de table sans s’occuper de la provenance. Ceci permet de faire passer beaucoup de quantité de produit (vin espagnol NDLR) sur le marché français. Nous avons en France un marché de 17 millions d’hectos, si il y en a 7 millions qui rentrent, il ne reste plus que 10 millions pour les producteurs français. Ce sont des vins qui viennent prendre la place des vins qui sont produits en France. Ces importations n’ont pas d’influence sur les Bordeaux qui sont destinés à l’exportation mais ici, ça a un impact énorme.

Lengadoc-Info: Quels sont les autres points noirs du secteur qui empêchent le bon développement des exploitations ?

Jean Philippe Rives : Il faut souligner à coté de ça les difficultés qu’ont les courtiers et négociants à acheter des produits locaux. Aussi bien sur les vins de table que sur des vins de cépage, de qualité supérieure. Aujourd’hui sur le marché français, le producteur est confronté à des propositions d’achat à des prix ridicules. Un de mes amis a été contacté par un courtier de Béziers qui lui proposait de lui acheter des Sauvignons blancs à 40 euros l’hecto alors qu’en novembre cet ami les avait vendu à 75 euros l’hecto. Et là il faut pointer du doigt les groupements de producteurs, qui sont souvent des émanations des caves coopératives, et afin de payer plus cher le viticulteur du coin, ont fait rentrer des vins espagnols en essayant de faire croire que c’était du vin français pour encaisser la marge. Achetés à 40 euros l’hecto, ils les ont vendus pendant quelques temps à 60-70, dégageant une marge qui servait à mieux rémunérer les viticulteurs du coin. Mais c’est se tirer un coup de fusil dans le pied puisque le prix de référence n’est plus le 75 euros l’hecto d’ici mais le 40 euros d’Espagne.

Lengadoc-Info: Comment voyez-vous évoluer le secteur viticole dans les prochaines années ?

Jean Philippe Rives : La situation est extrêmement tendue et ne va que s’amplifier. Il n’y a aucune possibilité que ça reparte dans le bon sens et lors de la manifestation du 25 mars à Narbonne, nous n’avons pas trouvé de solution. La solution n’est pas de vider les camions puisque ces camions sont légaux et ne constituent pas des importations pirates. Les seules solutions à cette crise doivent venir de l’Europe. On ne peut pas continuer à accepter une concurrence déloyale entre pays européens. L’Espagne est devenue cette année le premier producteur de vin au niveau mondial avec 50 millions d’hectos alors qu’elle était le 4ème producteur auparavant*. Ils ont su replanter et l’effet plantation est extraordinaire. Ils étaient sur des vignes basses au ras du sol qui sortaient 20 hectos par hectares, ils ont remplacé ça par des vignes avec des espaliers, avec du goutte à goutte etc… pour atteindre 70 à 80 hectos par hectare. On comprend que l’Espagne soit passée de 17 millions d’hectos à 50 millions. Cette production va durer encore plusieurs années et va venir encombrer le marché français.

Non seulement les producteurs se font « bouffer » des parts de marché par les espagnols sur le territoire français mais ils sont également très virulents à l’exportation et sont en train de nous tailler des croupières un peu partout.

* La France produit actuellement 40 millions d’hectolitres par an

Photos : DR

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