Limonov

Edouard Limonov le démystificateur

29/03/2020 – 20h00 Toulouse (Lengadoc Info) – À l’occasion de la mort de l’écrivain Édouard Limonov, nous publions ce texte de Bruno Lafourcade. Édouard Limonov est né 1943 en Russie. Il quitte son pays pour New York, puis connait la célébrité à Paris où il s’installe dans les années quatre-vingt ; il y participe au journal L’Idiot international, de Jean-Edern Hallier. Il repart en Russie, puis s’engage aux côtés des Serbes pendant la guerre dans l’ancienne Yougoslavie. Emprisonné plusieurs années, il devient, à sa sortie de prison, et après avoir fondé le Parti national-bolchévique, un opposant à Poutine. Il finit par soutenir la politique étrangère du Kremlin à partir de la guerre du Donbass. Il a écrit plus de soixante livres (romans, nouvelles, essais, récits, témoignages), la plupart inspirés de sa vie d’aventurier.

Limonov le démystificateur

Limonov aura peut-être fasciné davantage par son tempérament que par son œuvre. Celle-ci n’est pourtant pas négligeable, autant que l’on puisse en juger quand on ne lit pas le russe : on ne connaît de lui en français qu’un tiers de ce qu’il a publié en russe. Ses livres ont néanmoins compté, surtout ceux où il parle de sa jeunesse à Kharkov, dont il a tiré La grande époque, Autoportrait d’un bandit dans son adolescence et Le petit salaud ; ainsi que celui où il évoque sa période américaine : Journal d’un raté. Mais, s’il a exercé une fascination sur ceux qui ont eu vingt ans dans les années quatre-vingt, c’est d’abord par sa liberté de ton, son anticonformisme, que l’on sent très bien dans un petit livre d’entretien que L’Express a édité : Limonov par Edouard Limonov.

Dans les années quatre-vingt, au milieu des jeunes ironiques qui donnaient le sentiment de n’écrire dans L’Idiot international que pour s’empâter un jour au Figaro, Limonov incarnait le risque-tout, la tête brûlée, celui qui avait quitté la Russie de Brejnev pour le New York des clochards, où il avait vécu l’existence de ce que l’argot américain appelle un bum. Et voilà que ce déclassé devenait miraculeusement, à Paris, un écrivain à succès. Il aurait pu prospérer – il repartit, revint en Russie avant de s’engager, comme on sait, du côté des Serbes pendant les guerres de Yougoslavie. Il y avait chez lui une dynamique portée par le dégoût de l’embourgeoisement – et une volonté de composer sa vie, qui révélait par contraste à quel point les révoltés du boulevard Saint-Germain étaient d’abord des phraseurs. Il disait de Patrick Besson, un ancien de L’Idiot, dans un entretien à Éléments : « Il est devenu une sorte d’écrivain bourgeois, non ? Grand et gros avec des pensées bourgeoises qui vont avec. Il a toujours pensé en termes de réussite bourgeoise, trop sarcastique et ironique pour avoir la tête politique. Un jour, il est venu à Moscou pour un article. Il n’était préoccupé que par les détails inutiles de la vie et les yeux de sa traductrice. Typiquement bourgeois. Comme ses réactions. Il pensait que la politique était pour moi une occupation “à côté”, “pas sérieuse”. »

Il avait les idées de son caractère, intransigeantes et presque scandaleuses tant elles paraissaient, paradoxalement, fantaisistes et quasi irrationnelles. Aimanté par deux pôles, opposés seulement en apparence, les artistes et les voyous, c’est en voyou autant qu’en artiste qu’il se mêla de politique. Dans L’Idiot, il attaquait rudement Gorbatchev au moment où personne n’aurait eu l’idée de ne pas trouver salutaire la perestroïka. Or, précisément, une des raisons de l’intérêt que nous lui portions tenait dans sa volonté de retourner les cartes : avec Limonov, nous avions le visage inversé de l’Histoire. Tout ce que nous avions l’habitude de considérer d’un point de vue occidental (la dissidence soviétique, les exilés russes aux États-Unis, les guerres dans les Balkans, les rôles de Gorbatchev, Eltsine et Poutine), Limonov nous le révélait en l’inversant.

Sa Russie n’était pas celle que l’humanisme occidental a mis complaisamment en scène pendant des décennies, mais celle de la délinquance, de la violence – et de l’alcoolqui remet à l’endroit un monde qui marche sur la tête. Pour nous, les démocraties populaires avaient subi la dictature communiste, où les artistes étaient des dissidents ; Soljenitsyne était un héros ; Gorbatchev un libérateur. À en croire Limonov, les dissidents étaient des ivrognes sans talent, Soljenitsyne un passéiste, et Gorbatchev un impopulaire bradeur d’Empire. Pour nous, la Russie soviétique était un immense cachot que nul ne pouvait regretter ; pour nombre de Russes, c’était un temps, comme l’écrit Carrère dans le livre qu’il a consacré à Limonov, « où les choses avaient un sens, où on n’avait pas beaucoup d’argent mais où il n’y avait pas non plus beaucoup de choses à acheter, où les maisons étaient bien tenues et où un petit garçon pouvait regarder son grand-père avec admiration parce qu’il avait été le meilleur tractoriste de son kolkhoze ».

Mais le démystificateur Limonov fascina aussi pour un trait de caractère que l’on trouve peu : non seulement ce n’était pas un moraliste, un vertueux, mais sa morale et sa vertu était anti-moraliste, anti-vertueuse, et, finalement, anti-démocrate. Il était en cela très nietzschéen, préférant la crudité et la violence à toute idée de péché et de culpabilité. Dans ses livres, il n’y avait pas de mansuétude, sauf, parfois, lorsqu’il évoquait les vauriens dans lesquels il se reconnaissait, les prolos dont il avait été, les femmes qu’il avait aimées. Finalement, le cœur de Limonov est peut-être tout entier dans cette remarque du romancier Zakhar Prilepine, embrassant toutes ses lumières et toutes ses noirceurs : « C’est un être magnifique, capable d’actes monstrueux. »

On aura admiré chez Limonov qu’il ait voulu que sa vie fût celle d’un héros de roman, et qu’il y réussît, traversant de part en part, de continent en continent, de dictatures en démocraties, de la paix à la guerre, de l’obscurité à la célébrité, les dernières années d’un siècle et les premières du nouveau. Il y avait du raté en lui, et il aurait pu s’y complaire, s’il n’avait été habité par l’idée – et ses départs de Kharkov, de Moscou, de New York, de Paris, n’ont eu d’autre but – d’un destin à conquérir.

Bruno Lafourcade

Bibliographie sélective

Mes prisons, Actes Sud, 2009
Le petit salaud, roman, Albin Michel, 2011
Journal d’un raté, Albin Michel, 2011
Autoportrait d’un bandit dans son adolescence, roman, Albin Michel, 2011
L’Excité dans le monde des fous tranquilles, chroniques 1989-1994, Paris, Bartillat, 2012
Limonov par Édouard Limonov, conversation avec Axel Gylden, L’Express, 2012

Découvrez quelques ouvrages de Bruno Lafourcade :

Le Hussard retrouve ses facultés
Une Jeunesse les Dents Serrées

Photos : DR

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